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dimanche, décembre 10, 2006

Blessures, extrait d'un de mes manuscrits

 

 

 

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1965- New York City

Il jouit au moment même où les phares d’une voiture qui passait dans la rue illuminèrent son visage. Ça le rendit heureux. Il se dit que quant à choisir une manière de mourir, il aimerait bien que ce soit comme ça : en plein orgasme avec une lumière aveuglante qui l’emporterait. Il se retira avec un soupir et s’avachit sur le côté droit du lit poisseux. Les premiers symptômes de la gueule de bois s’attaquèrent à son crâne mais, à ce moment précis, il ne s’agissait encore que d’un souci insignifiant. Il devait sourire bêtement parce qu’elle se mit à le regarder d’un air méchant :

-Je te fais marrer ? aboya-t-elle.

Elle arracha la moitié du drap en se levant et claqua la porte de la salle de bain derrière elle. Il préféra éluder la question, ragaillardi par cette rêverie au sujet de la mort.


Encore enlisé dans ses pensées chimériques, Al Seriani se grilla une cigarette, tira longuement dessus en plissant les yeux et consulta sa montre. Cinq heures du mat’. Il se leva à son tour pour regarder par la fenêtre.

C’est beau une ville la nuit, qu’il se dit. La grisaille des bâtiments décrépis s’atténuait grâce à l’obscurité et le reflet de la lumière diffuse des réverbères. Les quelques arbres qui s’agrippaient désespérément à la ville faisaient vibrer leurs feuilles au rythme du vent, émettant par intermittence un long sifflement comme une plainte continue. On apercevait des ombres fuyantes qui se découpaient sur les trottoirs, les murs, les voitures ; des silhouettes mystérieuses qui nous auraient peut-être rebutées vues en plein jour.


Al aimait le silence de la nuit. Il aimait ses gens aussi : les petites frappes qui n’hésitaient pas à pointer leur nez, les dealers qui dormaient toute la journée et arpentaient les rues une fois l’obscurité tombée à la recherche de nouveaux clients. Il aimait les cris surgis de nulle part, les hurlements des chiens, les gosses qui pleuraient, les alcooliques qui refaisaient le monde. Il aimait les putes aussi, les filles de la nuit, qui fréquentaient ces mêmes frappes, dealers ou autres paumés comme lui.

Dire de lui qu’il était un paumé le fit marrer. Plutôt un homme sans but, quelqu’un qui avait baissé les bras, qui ne cherchait plus un quoi et comment, qui se laissait voguer au rythme des années sans chercher à se défendre ; un type qui refusait de trop penser et s’efforçait de parer aux jours puis aux mois qui s’abattaient violemment sur lui.

Al aimait la nuit car c’était la seule chose qu’il craignait. S’il avait le malheur de devoir s’endormir une fois la ville engloutie par les ténèbres, il s’arrangeait toujours pour être ivre mort de manière à ne pas se réveiller avant le lever du soleil. Les ténèbres à jeun le terrorisaient.

Après un dernier regard à un clochard qui chantait ô sole mio en appelant une certaine Mary qu’il jurait d’aimer toute sa vie si seulement elle voulait bien lui daigner un regard, Al retourna se vautrer sur le lit qui se plaignit en grinçant. Il était d’excellente humeur ce matin. Une brise joviale soufflait paisiblement dans son cœur.

Ça allait être une bonne journée.

Un sourire au bord des lèvres, il se tourna du côté de la salle de bain. La porte était toujours fermée.

-Tu te fais une beauté, lapin ?

Un silence méprisant lui répondit.

-Sheila, sois pas comme ça…viens me rejoindre !

Une érection pointait déjà son nez.

-Sheilaaaaaaaaaaaaaa, continua-t-il d’une voix caressante.

Toujours pas de réponse. Il se redressa, impatient.

-Merde, Sheila, qu’est-ce que tu fous ?

La porte s’ouvrit violemment. Sheila, qui s’était rhabillée, le regardait les sourcils froncés.

-T’es défoncé ou quoi ? Qu’est-ce qui te prend de miauler comme ça ? On dirait un putain de chat en chaleur.

Al sentit les os de sa mâchoire craquer lorsqu’il grimaça.

-Voilà où mène la gentillesse, marmonna-t-il en se redressant.

Sheila rejeta la tête en arrière pour s’étouffer dans un rire forcé.

-Gentil…toi, Al ?…Même si tu voulais être gentil, tu ne pourrais pas. C’est pas dans ta nature. Toi, t’es pourri de l’intérieur, t’es…


Le sifflement du poing qui lui passa à quelques millimètres du visage l’interrompit subitement. Son deuxième réflexe ne fut pas assez rapide. Elle se sentit sauvagement tirée à l’arrière par les cheveux. Elle gémit lorsqu’elle atterrit sur le lit et se mit aussitôt à brailler.

-Arrête ! siffla-t-il entre ses dents. Arrête !

Elle n’en fit rien. Bien au contraire. De toutes ses forces, elle battit des pieds et des mains en le bombardant d’obscénités. Les voisins, certainement réveillés depuis un bout de temps, tapèrent rageusement sur les murs minces comme des décors de théâtre.

-On aimerait bien dormir ! s’écrièrent-ils.

-Vous vous croyez au Ritz ou quoi ? Ici c’est un hôtel à putes. On y vient pour baiser.

-Connard, cracha-t-elle, le visage défiguré par la haine.

Al s’apprêtait à la faire taire pour de bon quand le téléphone sonna. Les sourcils froncés, il observa celui-ci comme s’il le voyait pour la première fois.

-Ben, réponds…y va pas te mordre !

-J’ai pas été assez clair ? l’agressa-t-il d’un air menaçant.

Elle se renfrogna. Du bout des doigts, il souleva le combiné pour le porter à son oreille. Il ne se présenta pas.

-Allô ? émit une voix surprise de ne trouver personne à l’autre bout.

-Allô ? reprit la voix avec un brin d’impatiente. Al, merde, c’est moi…

David Goldberg, le petit nouveau. Il lui lâchait pas les baskets celui-là. C’est privé qu’il aurait dû être ; peu importe dans quel hôtel paumé il créchait, David parvenait toujours à le pister.

-Qu’est-ce que tu veux, Dave ?

Il détestait l’appeler David. Trop conventionnel à son goût.

-Tout d’abord « bonjour », dit Dave d’une voix enjouée.

-Il fait pas encore jour…

-Bon -presque- jour alors, grincheux…Raconter tes galipettes nocturnes devant un petit noir ça te dit ?

Sheila continuait à se débattre.

-J’ai pas que ça à foutre, figure-toi. Baise-moi qu’on en finisse ! s’égosilla-t-elle en se tortillant.

Les articulations des doigts de Al résonnèrent dans toute la pièce lorsqu’elles craquèrent. Il ferma les yeux pour tenter de se reprendre. Ça lui prit quelques secondes. Il plaqua alors sa main gauche sur la bouche de Sheila pour l’empêcher de continuer. Comme il pressait de toutes ses forces, elle eut beau tenté, elle ne parvint pas à se libérer.

-Tu disais ? reprit Dave, moqueur.

-Que je bois jamais de petit noir si tôt le matin. Ça me cogne si fort que je reste à moitié illuminé toute la journée.

Dave rit de bon cœur.

-Moi j’aime bien quand t’es illuminé. T’as de bonnes discussions.

-Ah ah…t’es où ?

-Croisement Smith et la vingt-troisième.

-Je connais pas de café là-bas.

-Ça doit être parce qu’y en a pas…si t’as pas encore déjeuné, attends un peu…c’est pas bien joli.

Al soupira.

-Laisse-moi une demi-heure.

-Un quart d’heure. Ça fait déjà une heure que je poireaute ici. J’en ai ma claque.

Al raccrocha. Le gosse avait le don de le faire marrer. Surtout quand il utilisait ce langage de films noirs qui ne collait pas du tout avec son allure frêle de jeune premier. On aurait dit un de ces petits cons de Brooklyn qui se prennent pour Al Capone parce qu’ils portent des chaussures vernies et savent jurer en italien.

Une douleur aiguë le ramena à la réalité. Sheila avait profité de son relâchement pour libérer un bras et attaquait vaillamment la chair de son cou avec des ongles relativement affûtés. Tremblante de rage, elle le défia de ses yeux assassins :

-Oh, y veut pas que ses collègues sachent qu’il se tape une pute, l’inspecteur Seriani…

Al la repoussa, le visage tordu par le dégoût. Il n’y a rien de plus pathétique qu’une pute à l’orgueil froissé.

-Dégage, lui lança-t-il.

Elle ne se fit pas prier. D’un air faussement coquet, elle réajusta une mèche fictive de cheveux décolorés et fit descendre son pull de côté pour dévoiler une épaule.

Comment j’ai pu bander pour une fille pareille, se dit-il. C’était toutes les fois la même question qu’il se posait le matin lorsque la magie s’était évanouie. La magie, ricana-t-il. C’était un mot bien trop délicat pour l’associer à ce genre de vermines.

Il la regarda s’emparer de son sac, lui faire un doigt en grimaçant et claquer la porte comme à l’accoutumée.

Il s’était trompé.

Ça allait être une putain de journée.

 

Commentaires

Excellent! Il me tarde de lire la suite...en tout cas tu fais pas dans la dentelle! Les histoires d'amour sur fond de coucher de soleil ça n'a pas l'air d'être ton truc! Avise-moi quand tu publies la suite.

Écrit par : lea | mardi, juillet 24, 2007

Non, pour le coucher de soleil, faudra lire une connerie de bouquin mièvre à crever mais qui se vend à des centaines de milliers d'exemplaires!!! Pauvre pays.
Moi, j'aime bien, ça m'a l'air cru, y a pas beaucoup de nanas qu'écrivent comme ça. T'as essayé de le faire publier?

Écrit par : Marie | mardi, juillet 24, 2007

Personnellement, j'aime écrire, tout le reste (corriger, imprimer, envoyer, etc.) me prend relativement la tête. En général, j'écris une ou 2 histoires par an, mais habitant à l'étranger jusqu'en janvier 2007, j'ai jusqu'à cette date évité le forcing. Mais là, je vais m'y mettre!!

Ce manuscrit-là avait en effet retenu l'attention des éditions Le dilettante et de RAMSAY (la directrice, Ana Pawlovitch, m'avait même contactée au Brésil pour me dire qu'elle l'avait énormément apprécié mais ne publiant pas, comme Le dilettante, de polar, elle me demandait la permission de le recommander à un de ses collègues. Ce dernier, Stephane Berthomet, en fait directeur de la collection policier de PLON, m'avait contactée, on s'était très bien entendu, le livre lui avait plu, on en envisageait la publication, il n'attendait plus que la réponse de la maison d'édition...mais...eh oui, il y a toujours un mais...mais je n'ai plus eu de nouvelles pendant 2 mois, et quand finalement il a répondu, c'était pour dire que la maison d'édition était allé à l'encontre de sa propre décision et ne publiait pas le livre.

Puis une autre grande maison m'avait envoyé une lettre me disant qu'ils avaient longuement hésité quant au futur de mon manuscrit mais avait finalement décidé de ne pas le publier le jugeant trop "macho" pour son lectorat féminin! Pour une semi féministe comme moi, c'est le comble! Remarque, ils croyaient que j'étais un monsieur (Gipsy, ça prête à confusion)

Voilà donc, j'ai revu et corrigé le manuscrit et je vais l'envoyer à d'autres maisons, parce que j'ai vraiment foi en cette histoire.

Écrit par : lagitane | mardi, juillet 24, 2007

T'as bien raison! Ne te décourage surtout pas! Il y a trop de monde qui abandonne leurs rêves parce qu'il est difficile d'y parvenir. Surtout dans un pays comme la France qui n'affectionne pas particulièrement les ambitieux.
Trop macho! Pff! Les éditeurs prennent des femmes pour des mauviettes. Peut-être d'ailleurs que s'ils publiaient un peu moins de bouquins tout beau tout gentil, ils toucheraient un public plus large!

Écrit par : lea | mardi, juillet 24, 2007

Les maisons d'édition ont toujours des excuses bidons pour ne pas accepter les manuscrits. Faut dire qu'ils en reçoivent un paquet! Perso, j'adore les polars et le tien a un bon avant goût. J'attends la suite.

Écrit par : John | mardi, juillet 24, 2007

C'est vrai qu'ils en reçoivent beaucoup mais tu ne vas pas me dire qu'ils ne publient que des chefs d'oeuvre. Le problème c'est qu'ils favorisent la popularité de la personne à la qualité des écrits. Alors maintenant entre les livres des hommes politiques, des gens célèbres, des écrivains reconnus, es énièmes bio de gens morts il y a plus de 2 siècles, les déchus de la Star Ac, les bimbos coucheuses du dernier reality show à la c.. entre autres pseudo celebrities qui ne sont en fait pas même fichus d'écrire une page, comment tu veux réussir à placer un manuscrit, toi, pauvre petite auteur inconnue!

Écrit par : lagitane | mardi, juillet 24, 2007

C'est clair que la moitié des bouquins qu'on voit en librairie c'est que des gens connus, moi personnellement ça me rebute. Je vois la gueule d'un mec connu, surtout un people, t'es sûr que j'achète pas le bouquin. Donc c'est à double tranchant. Ca va attirer certaines personnes et en rebuter d'autres.

Écrit par : Marie | mardi, juillet 24, 2007

Les commentaires sont fermés.

 
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