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jeudi, mars 15, 2007

La peur de ma vie

Je viens de finir "La Peur" de Zweig, un excellent recueil de nouvelles explorant le domaine de cette sensation si désagréable qui nous suit comme notre ombre, et je me suis demandée à quel moment de mon existence avais-je connu la peur,medium_images2.jpg la vraie, celle qui nous glace les os, nous paralyse, nous rend muets.

N’étant pas d’une nature peureuse, appréciant voyager, depuis ado, seule, j’ai souvent été amenée à croiser, voire à fréquenter, bon nombre de personnes ou de groupes « non fréquentables » (enfin, d’après « les gens comme il faut » qui se croient les gardiens de la frontière du bien et du mal ou encore de la moralité).

Pourtant, malgré les pays instables dans lesquels j’ai séjourné (Roumanie, Yougoslavie, etc.), malgré les milieux dans lesquels, par curiosité, j’ai trempé, il ne m’est jamais rien arrivé, ce qui corrobore ma théorie que les hommes sont comme les animaux, sans aucune connotation irrespectueuse ou allégorie de mauvais goût : si on leur montre qu’on n’a pas peur, ils grognent parfois mais ils ne mordent pas. Face au danger, j’ai donc toujours réussi à rester cool, jusqu’à ce fameux jour cependant où la panique occulta tous mes autres sentiments pour foudroyer ma quiétude ordinaire.

On était en 1998. J’habitais encore en Autriche mais me préparais déjà à partir pour les Etats-Unis. Après deux ans de fréquentation de la population balkanique réfugiée dans le pays de Sissi, j’avais décidé d’aller visiter la Yougoslavie afin de vérifier certains faits par moi-même (et du fait crédibiliser l'histoire d'un de mes manuscrits). Munie de deux valises, j’achetai un Euro-rail ticket qui devait me permettre de voyager librement en train dans l’est de l’Europe. Après la Hongrie et la Roumanie, je traversai toute la Yougoslavie pour parvenir au Monténégro où les flics m’arnaquèrent à deux occasions de 50DM dont j’ignore toujours la raison (mon serbo-croate étant loin d’être parfait, j’imagine qu’ils avaient dû voir en moi la proie idéale pour arroser leur beuverie de la journée). Après quelques jours passés à Belgrade chez une fille que j’avais rencontrée à un concert d’Aca Lukas, j’attendais le train qui me conduirait à Budapest. La guerre au Kosovo était imminente mais à l’époque je l’ignorais, ayant épargné à mon existence des deux dernières années le bourrage de crâne usuel de la télé et des journaux (pardon à mes amis journalistes, mais beaucoup savent qu'une bonne partie des articles qu'on lit dans les journaux n'approche pas même de près la réalité).

Exténuée après six heures d’attente à la gare, je me traînai à l’intérieur du train, choisis mon compartiment puis m’allongeai sur ma couchette. Immédiatement le sommeil embruma mon esprit et je m’endormis.

C’est alors qu’au milieu de la nuit, je me réveillai d’un bond, effrayant du coup les deux voleurs qui s’étaient introduits en douce dans mon wagon. Essentiellement éclairés par leur lampe de poche, je devinai plutôt que je vis deux monstres au crâne rasé, une main en direction de mes valises, qui hésitaient quant à leurs réactions. Pendant un quart de seconde, je réalisai l’absurdité de ma situation : je me trouvais en Yougoslavie, seule, dans un minuscule compartiment, à quelques centimètres de deux géants qui devaient débattre mentalement de mon sort. Je savais que s’ils éteignaient leur lampe de poche, seul un miracle pourrait me sauver. Pour la première fois de ma vie, je perdis le contrôle. La peur se glissa dans mes veines pour me geler les os me paralysant sur le coup. Tout mon corps exsudait la terreur. Etouffée par la panique, le corps secoué de spasmes, je ne respirais plus que par petites bouffées désespérées. C’est fini, pensais-je, ils vont me violer, m’assassiner, jeter mon corps et mes amis croiront que je les ai abandonnés et mes parents croiront que je les ai oubliés et...

Heureusement l’un d’eux, s’imaginant peut-être que j’allais me mettre à crier, sortit une carte, certainement fausse, de sous son blouson. Il me la présenta rapidement en criant:

-Policija, policija.

Vous imaginez bien que je n’en crus pas un mot mais je m’abstins bien de leur faire partager mes doutes (quoique dans ce genre de pays je me méfiais davantage des uniformes).

-Passeport, passeport, continua-t-il.

En tremblant, je sortis celui-ci de la pochette que j’avais enroulée autour de ma taille. Alors qu’il s’emparait de celui-ci, je vis son collègue approcher sa main d’un de mes sacs. Transportée par l’effroi, aveuglée par la terreur, je sautai sur mon bien que j’étreignis du mieux que je pus. L’homme maugréa dans sa barbe en rejoignant son collègue qui consultait mon passeport avec attention.

-Francuskinha, souffla-t-il à son complice. Il me rendit le passeport en me disant quelque chose que je ne compris pas, mais comme il m’indiquait la serrure, je devinai qu’il me conseillait de fermer la porte à clé parce que des voleurs rôdaient dans le coin et risquaient de me surprendre la nuit. Les bandits ne manquent pas d’humour dans ce pays.

Evidemment, à peine sortis, je sautai de mon lit et barricadai la porte avec tout ce que j’avais sous la main, c’est-à-dire pas grand chose, étant donné que le compartiment se résumait à deux couchettes. Finalement, comme le soleil se levait, je partis à la recherche du contrôleur que je trouvai, bourré, débraillé, affalé sur une chaise. Tout le long de mon récit, il m’écouta, un sourire aviné sur les lèvres. Il en incomba la faute aux kosovars et refusa obstinément de chercher mes agresseurs -qui ne m’avaient pas vraiment agressée, me fit-il remarquer, donc il y avait du bénéfice du doute dans l’air-, puisqu’à cet effet il aurait dû lever son corps imbibé d’alcool de son support, et, pour l’instant, même l’arrivée de Pamela Anderson en personne, dont tous les hommes gardaient amoureusement une photo dans leur portefeuille, ne pourrait lui faire prodiguer un tel effort.

Je retrouvai donc mon compartiment, heureuse d’être en vie et réalisant progressivement que je venais d’avoir ce qu’on nomme si correctement: « la peur de ma vie »

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